«La concentration du pouvoir économique et du pouvoir politique dans les mêmes mains est une recette assurée pour la tyrannie», disait Milton Friedman.
Habituellement, je n’aime pas trop les théories du complot dont les auteurs sélectionnent soigneusement les briques qui arrangent leur construction. Toutefois, l’essai du professeur au MIT Simon Johnson, ancien chef économiste du Fonds Monétaire International, « The Quiet Coup » est d’une autre qualité. Sa thèse, en une phrase, est que la main-mise des milieux financiers américains sur la politique gouvernementale présente de frappantes similitudes avec ce qu’il a pu observer dans des pays émergents comme la Russie. Le
texte en anglais, assez long, m’a paru assez intéressant pour que j’en traduise l’essentiel et le publie sur ce blog, en invité.
Titre original :
The Quiet Coup« Une chose que vous apprenez vite en travaillant au FMI est que personne n’est heureux de vous voir arriver. Vos « clients » typiques s’adressent à vous une fois que le capital privé les a abandonnés, que les partenaires commerciaux régionaux ont renoncé à vous lancer une bouée, et après que les dernières tentatives auprès de la Chine ou de l’Union européenne ont échoué. Ces clients ne figurent plus sur le carnet de bal de quiconque.
Le désamour qu’inspire le FMI vient de ce qu’il dit des choses que personne ne veut entendre. Je le sais pour avoir travaillé en Europe de l’Est après 1989, en Amérique latine et en Asie pendant les crises des années 90 et début 2000. Certes, chaque crise est différente. Pourtant, vues à travers les lunettes du FMI, elles présentent de déprimantes similitudes. Chaque pays a besoin d’un prêt, chacun doit consentir de gros changements pour que le prêt serve à quelque chose - apprendre à ne plus vivre au-dessus de ses moyens, augmenter ses exportations et freiner ses importations sans tomber dans la pire des récessions. Et à chaque fois l’obstacle majeur que rencontrent les officiels du FMI est la situation politique du pays concerné.
Généralement, ces pays se trouvent dans une situation désespérée parce que les élites économiques ont trop tiré sur la corde quand les choses allaient bien. Les gouvernements des nations émergentes et leurs alliés du secteur privé forment une oligarchie soudée dirigeant le pays comme une société dont ils visent à tirer le maximum de profits. Quand l’économie de l’Indonésie, de la Russie ou de la Corée du Sud croît, l’appétit de ses capitaines d’industrie croît pareillement. Maîtres de leur petit univers, ces gens font des investissements dont certains profitent à l’économie au sens large, mais prennent aussi des paris plus risqués, convaincus que leurs relations au gouvernement les protégeront en cas de problème.
En Russie par exemple, le secteur privé est aujourd’hui en mauvaise posture parce qu’il a emprunté 490 milliards de dollars ces cinq dernières années auprès de banques globales ou sur les marchés internationaux, confiant dans le fait que le secteur de l’énergie supporterait une augmentation constante de la consommation nationale. Tandis que les oligarques dépensaient ce capital, achetaient des sociétés, leur importance auprès de l’élite politique a augmenté. Cela leur donnait accès à des contrats plus lucratifs, à des avantages fiscaux, à des subventions. Et les investisseurs internationaux ne pouvaient être plus satisfaits. Toutes choses égales, ils préfèrent prêter de l’argent à des personnes bien introduites auprès du pouvoir politique, même s’il s’en dégage un parfum de corruption.
"Les intérêts d’affaires des élites - financières dans le cas des Etats-Unis - ont joué un rôle central dans la genèse de la crise"Inévitablement, les oligarques des pays émergents finissent par être emportés. Ils gaspillent l’argent, bâtissent des empires sur une montagne de dettes. Le surendettement finit généralement mal ; un jour ou l’autre, les conditions de crédit se gâtent et plus personne ne veut leur prêter à des conditions supportables. La spirale descendante qui s’enclenche alors est remarquablement rapide. De gigantesques sociétés vacillent au bord de la faillite, les banques qui leur ont prêté s’effondrent. Les « partenariats privés-public » d’hier sont rebaptisés « capitalisme de complaisance ».
Le crédit asséché, la paralysie économique menace, les conditions empirent de jour en jour. Le gouvernement est forcé de tirer sur ses réserves en devises pour payer les importations, le service de la dette, mais celles-ci s’épuisent bientôt. Si le pays ne s’amende pas avant d’en arriver là, il risque de ne pouvoir rembourser sa dette souveraine et de devenir un paria économique. Dans sa course contre la montre pour stopper l’hémorragie, il est alors contraint de sacrifier quelques « champions nationaux » - eux-mêmes à court de cash - et de restructurer un système bancaire déséquilibré. C’est un jeu de chaises musicales : il n’y a plus assez de moyens pour sauver tout les amis d’hier.
Par sa force et sa soudaineté, la crise financière et économique américaine rappelle de manière choquante les épisodes vécus dans les pays émergents. Corée du Sud (1997), Malaisie (1998), Russie et Argentine (de façon récurrente) : à chaque fois les investisseurs globaux, inquiets que le pays ne puisse payer sa montagne de dettes, ont subitement cessé de prêter. A chaque fois, cette crainte a fait que la prophétie s’est auto-réalisée. C’est précisément ce qui a provoqué la faillite de Lehman Brothers le 15 septembre 2008, asséchant du jour au lendemain les sources de financement du système bancaire. Comme dans les pays émergents, sa faiblesse a gagné par contagion le reste de l’économie, provoquant une récession sévère et des souffrances pour des millions de gens.
Mais il y a une similitude plus profonde et troublante : les intérêts d’affaires des élites - financières dans le cas des Etats-Unis - ont joué un rôle central dans la genèse de la crise. Ces élites ont pris des paris toujours plus élevés, avec la complicité implicite du gouvernement, jusqu’à l’effondrement inéluctable. De façon plus alarmante, elles continuent d’user de leur influence pour empêcher précisément les mesures qu’il faudrait prendre sans tarder pour redresser l’économie. Le gouvernement semble incapable, ou réticent à agir contre elles.
Les grands banquiers d’affaires ainsi que les hauts fonctionnaires aiment rejeter la responsabilité de la crise actuelle sur les bas taux d’intérêt qui ont nourri les excès de crédit après l’éclatement de la bulle dot.com ou, encore mieux, sur le rôle joué par la forte épargne chinoise. Certains, à la droite de l’échiquier politique, montrent du doigt Fannie Mae ou Freddie Mac et, d’une manière générale, l’effort public pour promouvoir la propriété du logement auprès de couches plus larges de la population. Enfin, cela va sans dire, on tombe sur les régulateurs en charge de contrôler le bon fonctionnement du système, qui étaient profondément endormis au volant.
"L’industrie financière a augmenté son pouvoir en amassant une forme de capital culturel - un système de croyances"Toutes ces politiques - dérégulation, argent bon marché, l’accord implicite Chine-Etats-Unis, promotion de la propriété du logement - avaient un élément commun. Qu’elles soient associées aux Démocrates ou aux Républicains, toutes ont bénéficié au secteur financier. Les réformes qui auraient pu réduire les risques de crise en limitant les profits des banques - telle la désormais célèbre tentative de Brookley Born de réguler le marché des swaps sur dérivés de crédit dans le cadre de la Commoditiy Futures Trading Commission en 1998 - ont été ignorées ou mis de côté.
L’industrie financière n’a pas toujours bénéficié d’un tel traitement de choix. Mais au cours de 25 dernières années, elle a connu un boom, devenant toujours plus puissante. Il a commencé avec les années Reagan, pour gagner en puissance avec les politiques dérégulatrices de Bill Clinton et George Bush. D’autres facteurs ont favorisé son ascension. La politique monétaire de Paul Volcker dans les années 80 et la volatilité accrue des taux d’intérêts qui s’en est suivi, ont rendu le négoce des obligations plus lucratif. L’invention de la titrisation, des swaps sur taux d’intérêts et sur dérivés de crédits ont fortement augmenté le volume des transactions sur lesquelles les banquiers pouvaient faire de l’argent. Enfin, une population vieillissante et plus aisée a investi plus d’argent dans les actions à travers les différents plans de retraite.
De 1973 à 1985, le secteur financier ne dégagea jamais plus de 16% des profits des sociétés nationales. En 1986, le chiffre atteignait 19%. Dans les années 90, il oscillait entre 21 et 30%. Après 2000, il est monté jusqu’à 41%. De 1948 à 1982, la rémunération moyenne dans le secteur financier oscillait entre 99 et 108% de la moyenne générale des sociétés privées, tous secteurs confondus. Depuis 1983, elle e explosé, atteignant 181% en 2007.
La fortune amassée par le secteur financier a donné aux banquiers un poids politique jamais vu depuis l’ère de J.P. Morgan (l’homme). A son époque, en 1907, la panique bancaire ne put être stoppée que grâce à un effort coordonné des établissements privés : aucune entité publique n’était capable d’offrir une réponse efficace. Mais ce premier âge des oligarques banquiers prit fin avec l’adoption des réglementations financière suite à la Grande Dépression de 1929. La réémergence de l’oligarchie financière américaine est un phénomène récent.
Les Etats-Unis sont un cas particulier. Comme économie la plus avancée, premier pouvoir militaire et technologique, ils ont aussi la forme d’oligarchie la plus avancée. Dans un système politique primitif, le pouvoir s’impose par la violence. Dans un système un peu plus sophistiqué, il arrive à ses fins par l’argent : dessous de table, rétrocessions, comptes offshore. Bien que le lobbying et les contributions aux partis politiques jouent certainement encore un rôle important dans la politique américaine, la corruption « à l’ancienne » est aujourd’hui marginale.
En lieu et place, l’industrie financière a augmenté son pouvoir en amassant une forme de capital culturel - un système de croyances. Jadis, ce qui était bon pour General Motors était peut-être bon pour le pays. Au cours de la dernière décennie, ce qui était bon pour Wall Street était bon pour le pays. Pour exercer son influence, la finance n’avait pas besoin d’acheter des faveurs comme ont pu le faire les industries de l’armement ou du tabac. Elle bénéficiait de la conviction partagée par les insiders à Washington que de grandes institutions financières et des marchés sans contraintes étaient cruciaux pour défendre le rôle des Etats-Unis dans le monde.
Un canal d’influence fut bien sûr le va-et-vient d’individus entre Wall Street et Washington. Robert Rubin, qui fut co-président de Goldman Sachs, a servi comme Secrétaire au Trésor sous Clinton avant de devenir président du comité exécutif de Citigroup. Henry Paulson, CEO de Goldman Sachs pendant les années du boom, devint Secrétaire au Trésor sous George Bush. John Snow, le prédécesseur de Paulson, quitta ce poste pour devenir président de Cerberus Capital Management, une grosse société de capital-investissement qui compte aussi Dan Quayle parmi ses directeurs. Alan Greenspan, après avoir quitté la présidence de la Réserve Fédérale, est devenu consultant pour Pimco, probablement le plus gros acteur sur le marché mondial des obligations.
Ces connexions personnelles se sont démultipliées aux niveaux inférieurs sous les trois dernières présidences. C’est devenu une tradition pour les employés de Goldman Sachs d’entrer dans l’administration une fois qu’ils quittent l’entreprise. Ce flux n’a pas seulement placé des gens incarnant la vision du monde de Wall Street dans les coulisses du pouvoir, elle a aussi contribué à polir l’image de la banque.
"En période de panique financière, le gouvernement doit répondre avec rapidité et une force convaincante"Wall Street est un endroit plein de séduction, où l’on respire l’air de la puissance. Ses dirigeants pensent sincèrement qu’ils contrôlent les leviers qui font que le monde tourne rond. Pendant mes années au FMI, je fus frappé de la facilité avec laquelle ils accédaient aux plus hauts responsables de l’administration, et par l’interconnexion des deux types de carrières. Je me rappelle avec précision une réunion au début de l’année 2008, à laquelle assistaient des décideurs politiques d’un groupe de pays industrialisés, où le président affirma en passant, récoltant l’approbation générale de la salle, que la meilleure préparation pour devenir un banquier central était de travailler d’abord comme banquier d’investissement.
Toute une génération a été ainsi fascinée, convaincue que ce que disait Wall Street ne pouvait être que juste. Les propos d’Alan Greenspan sur la dérégulation sont connus, mais il était loin d’être le seul à les tenir. Voici ce que Ben Bernanke, l’homme qui lui a succédé, déclarait en 2006 : « La gestion des risques de marché et de crédit est devenue de plus en plus sophistiquée. Les institutions bancaires de toutes tailles ont accompli des progrès substantiels ces deux dernières décennies dans leur capacité de mesurer et prévenir les risques. »
Tout ceci relevait essentiellement de l’illusion. La grande majorité des régulateurs, des législateurs et des milieux universitaires partaient du principe que les banquiers savaient ce qu’ils faisaient. Avec le recul, on sait que ce n’était pas le cas.
Tandis que de plus en plus de personne fortunées faisaient de l’argent dans la finance, le culte de cette dernière a gagné la culture au sens large. Des livres comme « Barbarians at the Gate », « Wall Street » ou « Bonfire of the Vanities » - tous conçus comme des fictions en guise d’avertissement - ont alimenté la mystique de Wall Street. Michael Lewis relevait l’an dernier qu’en publiant « Liar’s Poker » en 1989 - un récit critique d’un insider de la finance - il provoquerait des réactions outragées. Au lieu de cela, il s’est retrouvé inondé de lettres envoyées par des étudiants qui lui demandaient de révéler quelques-uns de ses secrets : « Ils avaient lu mon livre comme un manuel pratique ».
D’autres facteurs que l’oligarchie financière ont contribué à la crise actuelle, notamment l’endettement excessif des ménages et des pratiques de prêts douteuses aux marges du système. Mais les grandes banques d’investissement et les hedge funds ont été les grands gagnants des bulles sur les marchés actions et des hypothèques, leurs profits gonflés par un nombre croissant de transactions sur une base relativement petite d’actifs physiques. Parce que chacun s’enrichissait, et que la santé de l’économie dépendait tellement de la croissance dans l’immobilier et la finance, personne à Washington n’était incité à mettre en question ce qui se passait.
Aujourd’hui, les rois de la finance sont nus. Mais au fur et à mesure que les mois passent, ils se comportent comme si leur position d’enfants chéris de l’économie était garantie, malgré les dégâts qu’ils ont causés. Stanley O’Neal, le patron de Merrill Lynch qui a admis ses erreurs dans l’exposition de la banque aux subprimes, a reçu 14 millions de dollars de bonus en 2006 et a quitté la banque avec un parachute doré de 162 millions - même si celui-ci vaut largement moins aujourd’hui.
John Thain, dernier CEO de Merrill Lynch, faisait pression en octobre 2008 auprès du conseil d’administration pou recevoir un bonus d’au moins 30 millions de dollars, réduisant ses exigences à 10 millions en décembre. Il a retiré sa demande après que des indiscrétions au Wall Street Journal l’eurent rendue publique. Wall Street a payé 18 millions de dollars à ses employés à fin 2008, après que le gouvernement eut déboursé 243 milliards en aides d’urgence pour le secteur financier.
"Au fur et à mesure que la crise s’aggravait, le gouvernement est devenu plus créatif pour sauver les banques"En période de panique financière, le gouvernement doit répondre avec rapidité et une force convaincante. Le problème de fond est l’incertitude - dans notre cas la question de savoir si les banques ont assez de fonds propres pour tenir leurs engagements. Des demi-mesures combinées avec une attitude combinant attentisme et méthode Coué ne peuvent faire l’affaire. Les caractéristiques dominantes de l’intervention gouvernementale à ce jour ont été le retard à agir, le manque de transparence et la réticence à contrarier le système financier.
C’est ce qu’on peut appeler une politique de l’arrangement au cas pas cas: quand une grande institution connaît de graves difficultés, le Trésor et la Réserve fédérale bricolent un sauvetage pendant le week-end et annoncent le lundi que tout va bien. En mars 2008, Bear Stearns fut ainsi vendue à JP Morgan dans ce qui apparut à beaucoup comme un cadeau au second (Jamie Dimon, CEO de JP Morgan, siège au conseil d’administration de la Réserve fédérale de New York, qui participa à l’élaboration de l’arrangement). En septembre, nous avons vu la vente de Merrill Lynch à Bank of America, le premier sauvetage d’AIG, la reprise et revente immédiate de Washington Mutual à JP Morgan - le tout sous la houlette du gouvernement. En octobre, neuf grandes banques ont été recapitalisées le même jour derrière des portes closes à Washington. Ceci fut suivi par de nouvelles aides consenties à Citigroup, AIG, Bank of America, Citigroup (encore) et AIG (encore).
Certains de ces sauvetages ont peut-être été des réponses adéquates à une situation urgente. Mais on n’a jamais su (et on ne sait pas encore) quelle combinaison d’intérêts a été servie, et comment. Le Trésor et la Fed n’ont jamais agi selon des principes publiquement définis, mais au coup par coup, assurant qu’ils avaient agi au mieux. C’étaient des conciliabules d’alcôve purs et simples.
Tout au long de la crise, le gouvernement a pris grand soin de ne pas froisser les intérêts des institutions financières, ou de remettre en question l’accumulation d’actifs toxiques qui nous a mis dans la situation actuelle. En septembre 2008, Henry Paulson a demandé au Congrès 700 milliards de dollars pour reprendre ces actifs, sans conditions ni examen indépendant des décisions de rachat. Nombre d’observateurs ont alors suspecté que le but n’était autre que de surpayer les actifs et de décharger les banques de ce problème. Peut-être parce qu’il n’y avait aucun moyen de rendre cette manœuvre politiquement acceptable, le plan a été abandonné.
En lieu et place, l’argent a été utilisé pour recapitaliser les banques, en rachetant leurs actions à des conditions qui leur étaient outrageusement favorables. Au fur et à mesure que la crise s’aggravait, le gouvernement est devenu plus créatif en leur accordant des subsides selon des schémas trop compliqués pour que le public y voie clair. Le premier sauvetage d’AIG, dont les conditions étaient relativement favorables au contribuable, fut suivi de trois autres dont les termes étaient plus intéressants pour l’assureur. La seconde aide à Citigroup et celle à Bank of America incluaient des garanties d’actifs complexes offrant à ces établissements des assurances à des prix inférieurs à ceux du marché. Le troisième sauvetage de Citigroup, fin février, convertissait des actions « préférentielles » détenues par le gouvernement en actions ordinaires à des prix nettement supérieurs à ceux du marché - une forme de subvention que même les lecteurs avertis du Wall Street Journal pourraient ne pas détecter à première lecture.
Le dernier plan, qui offrira vraisemblablement des prêts bon marché aux hedge funds pour qu’ils rachètent les actifs toxiques des banques, a été lourdement influencé par le secteur financier, le Trésor n’en fait aucun mystère. Un haut responsable du Trésor, Neel Kashkari, a déclaré : « En combinant le capital du gouvernement et celui du secteur privé, et en fournissant le financement, on permet aux investisseurs d’acheter les actifs toxiques à un prix qui est intéressant pour eux, et pour les banques auxquelles ils les rachètent. » Kashkari n’a pas dit si l’arrangement est intéressant pour une troisième catégorie pourtant très impliquée: les contribuables.
Même en faisant abstraction de l’équité envers les contribuables, l’approche en gant de velours du gouvernement dérange pour une raison très simple : elle ne changera pas le comportement du secteur financier alors que c’est nécessaire. Comme l’a dit anonymement un cadre bancaire au New York Times l’automne dernier : « Peu importe combien d’argent Paulson nous donne, il n’est pas question de prêter un centime tant que l’économie ne redémarre pas ». Là est le hic , car l’économie ne peut redémarrer tant que les banques ne prêtent pas.
"Nettoyer les mégabanques sera une tâche complexe, coûteuse pour le contribuable"S’agissant de la crise financière, nous faisons face à deux défis majeurs et corrélés. Le premier est un secteur bancaire en piteux état qui menace d’étouffer dans l’œuf les effets que peuvent avoir les plans de relance. L’autre est un équilibre politique qui donne au secteur financier un droit de veto sur les politiques publiques, même si ce secteur a perdu le soutien de l’opinion publique.
Les grandes banques ont gagné en influence depuis le début de la crise, ce qui n’est guère surprenant. Le système étant fragile, le danger que lui fait courir faillite d’un établissement important - Lehman était relativement petit par rapport à Citigroup ou Bank of America - est bien plus grand qu’en temps normal. Les banques ont exploité cette crainte pour extorquer des conditions favorables dans leurs arrangements avec Washington.
Les défis qu’affrontent les Etats-Unis constituent un territoire familier pour les fonctionnaires du FMI. Si vous leur cachiez le nom du pays et ne leur donniez que les chiffres, leur réponse serait probablement : nationalisez les banques en difficulté et démantelez-les si nécessaire.
D’une certaine manière, le gouvernement a déjà pris le contrôle du système bancaire, en garantissant les engagements des plus importantes et en devenant leur seule source plausible de financement. Mais il y a des limites à ce que la Réserve Fédérale peut faire.
A la racine du problème des banques, on trouve les pertes énormes qu’elles ont subies sur leurs portefeuilles d’actions et de prêts, et qu’elles ne veulent pas reconnaître parce que cela exposerait leur insolvabilité. Alors elles minimisent les dégâts et réclament des coups de main qui ne suffisent par à leur rendre leur santé mais leur permettent de tenir plus longtemps. Cette attitude est corrosive : les banques malsaines ne prêtent pas, ou se lancent dans des paris désespérés qui pourraient rapporter gros mais, plus probablement, ne rapporteront rien du tout. Dans un cas comme dans l’autre, l’économie souffrira encore tandis que les actifs se détérioreront encore, créant un cercle vicieux destructif.
Pour le briser, le gouvernement doit forcer les banques à reconnaître l’ampleur de leurs difficultés. Dans la vision du FMI (qui était aussi celle du gouvernement américain face à nombre de pays émergents dans le passé), la façon la plus directe de procéder est la nationalisation. Au lieu de cela, le Trésor essaie de négocier un sauvetage banque par banque, se comportant comme si ces dernières avaient toutes les cartes en main. Dans ces conditions, le nettoyage des bilans est impossible.
La nationalisation n’impliquerait pas la propriété permanente par l’Etat. L’avis du FMI serait probablement : passez à l’échelle supérieure avec le processus standard prévu par la Federal Deposit Insurance Corporation. Une « intervention FDIC » consiste fondamentalement en une procédure de faillite bancaire gérée par le gouvernement. Elle lui permettrait de faire passer les actionnaires à la caisse, de remplacer les directions qui ont failli, de nettoyer les bilans et de revendre les banques au secteur privé. Son principal avantage est de cerner le problème avant qu’il n’empire.
Le gouvernement doit inspecter les bilans et identifier les banques incapables de survivre à une récession sévère. Celles-ci auraient le choix : amortir les actifs toxiques à leur vraie valeur et lever le capital nécessaire dans un délai de 30 jours, ou être nationalisées. Le gouvernement reprendrait les actifs toxiques dans une entité séparée qui essaierait d’en tirer le maximum (ce qu’a fait la Resolution Trust Corporation après la débâcle « savings & loans » des années 80).
Nettoyer les mégabanques sera une tâche complexe, coûteuse pour le contribuable. Selon les dernières estimations du FMI, la somme approcherait 1500 milliards de dollars, ou 10% du produit intérieur brut à long terme. Cela peut sembler une médecine de cheval. Pourtant, bien que nécessaire, elle reste insuffisante. Le second défi qu’affrontent les Etats-Unis - le pouvoir de l’oligarchie - est aussi important que les soucis immédiats de la crise du crédit. Et l’avis du FMI sur ce point serait simple également : brisez l’oligarchie.
Des institutions à la taille disproportionnée influencent l’opinion publique de manière disproportionnée. Les grandes banques ont tiré leur pouvoir du fait qu’elles sont « too big to fail ». La nationalisation et la re-privatisation ne changent pas cela ; quant à changer d’équipe de direction, cela revient à modifier le nom des oligarques.
Idéalement, les grandes banques devraient être divisées et vendues en morceaux de taille moyenne, divisées régionalement ou selon le genre d’affaires qu’elles font. Si cela devait s’avérer impraticable dans le délai relativement court à disposition, elles pourraient être revendues en un morceau, moyennant l’engagement de se diviser à brève échéance.
Cela peut sembler brutal et arbitraire, mais c’est le meilleur moyen de limiter le pouvoir d’institutions individuelles dans un secteur essentiel au fonctionnement de l’économie. Certains critiqueront bien sûr les « coûts d’efficacité » d’un système fragmenté : ils existent bel et bien. Mais ceux de banques « too big to fail » sont bien réels eux aussi. Tout ce qui est trop grand pour faire faillite est trop grand pour exister.
"La confusion et le chaos servent les intérêts des plus puissants"Pour éviter le retour de mammouths bancaires, il faut aussi réviser notre législation antitrust. Des lois mises en place il y a un siècle pour combattre les monopoles industriels ne sont pas adaptées aux défis actuels. Le problème du secteur financier aujourd’hui n’est pas qu’une seule société exerce assez d’influence pour fixer les prix du marché, mais le risque que sa disparition fait courir à l’économie toute entière.
Limiter les rémunérations, bien que relevant du populisme, pourrait aider à rétablir l’équilibre du pouvoir politique et décourager l’émergence d’une nouvelle oligarchie. Cela étant, les limites arbitraires sont malcommodes à gérer sur le long terme. Par ailleurs, les plus gros salaires se trouvent aujourd’hui dans l’industrie non régulée des hedge funds et du private equity. La réglementation et l’imposition sont une partie de la solution seulement. Le principal facteur pour maintenir des salaires raisonnables sur la distance est la concurrence et la transparence.
Pour paraphraser l’économiste Joseph Schumpeter, tout le monde a ses élites ; l’important est d’en changer de temps à autre. Si les Etats-Unis étaient un pays ordinaire, se présentant devant le FMI le chapeau à la main, je serais assez optimiste quant à son futur. La plupart des crises que j’ai mentionnées se sont terminées assez rapidement et ont débouché, pour la plupart, sur des économies renforcées. Mais ici s’arrête hélas l’analogie entre les Etats-Unis et les pays émergents.
Quand ces derniers entrent dans une zone de turbulences, ils se retrouvent littéralement à court d’argent et doivent absolument prendre des décisions difficiles. Mais les Etats-Unis sont la nation la plus puissante du monde, riche au-delà de toute mesure, nantie du privilège exorbitant de payer sa dette extérieure dans sa propre monnaie, qu’elle imprime à volonté. Le résultat est qu’elle pourrait bien trébucher pendant des années, comme le Japon l’a fait dans les années 90, ne trouvant jamais le courage de faire ce qui est nécessaire, ne se remettant jamais tout-à-fait. Une césure claire avec le passé semble peu probable dans les circonstances actuelles, et certainement personne au FMI n’est en mesure de l’imposer.
Les Etats-Unis ont le choix entre deux scénarios. Le premier implique des arrangements compliqués banque par banque, une litanie de sauvetages. L’administration cherchera péniblement son chemin dans la gadoue, et la confusion régnera. Boris Fyodorov, le ministre des finances russes aujourd’hui décédé qui a lutté 20 ans contre les oligarques et la corruption disait que la confusion et le chaos servent les intérêts des plus puissants.
Le second scénario commence plus sombrement, et risque de finir de la même manière. Mais il offre au moins l’espoir que nous serons secoués de notre torpeur. Il se déroule comme suit : le climat économique mondial continue de se détériorer, le système bancaire est-européen s’effondre et - parce qu’il est largement en mains de banques ouest-européennes - des craintes justifiées au sujet de l’insolvabilité de certains pays gagnent le continent. Les créanciers perdent davantage de plumes et la confiance diminue encore. Les économies exportatrices d’Asie sont au tapis, les producteurs de matières premières sud-américains ou africains ne s’en sortent guère mieux. Cet environnement défavorable met une économie américaine déjà chancelante à genoux. Les scénarios de croissance du gouvernement utilisés pour évaluer la solidité des banques paraissent si irréalistes qu’ils en deviennent embarrassants.
Soumis à ce genre de pressions, avec l’épée de Damoclès d’un effondrement national et global, les esprits se concentrent davantage.
L’idée reçue parmi les élites est que la récession actuelle « ne peut pas être aussi grave que la Grande Dépression ». Elle est erronée. Nous risquons en fait pire que la Grande Dépression parce que le monde est devenu plus interconnecté et le secteur financier tellement plus important. Nous risquons une baisse d’activité synchronisée dans la plupart des pays, une baisse de confiance chez les individus et les entreprises et des soucis majeurs pour les finances publiques. Si nos dirigeants réalisent les conséquences d’une telle situation, peut-être entreprendront-ils une action résolue pour assainir le système bancaire et briser la vieille oligarchie. Espérons que ce n’est pas trop tard. »