La photographie ci-dessus est tirée des exceptionnelles
archives photographies de la Mission de Bâle et montre la collecte des sacs de cacao au Ghana au début du 20è siècle. Je suis tombé dessus dans le cadre de mes recherches sur la chaîne de production du cacao, car le rôle des missionnaires bâlois dans ce qui s'appelait alors "la Côte d'Or" m'intriguait.
Quand on voyage au Ghana, on fait rapidement connaissance avec Tetteh Quarshie. Selon l'histoire officielle du pays, ce héros national du 19è siècle a introduit en douce, vers 1880, la fève de cacao depuis l'île de Fernando Po (où les Espagnols l'avaient eux-mêmes amenée d'Amérique du Sud) et, bienfaiteur-paysan, en a répandu la culture auprès de ses compatriotes dans la brousse.
Les archives de la Mission de Bâle racontent une histoire différente. Après un contact initial dissuasif avec la Côte d'Or (les quatre premiers religieux envoyés en 1828 sont tous morts du paludisme en moins d'un an), un des missionnaires a survécu et s'est établi dans la région d'Akropong, où il a commencé à évangéliser la population, bientôt rejoint par d'autres. Pour financer les églises et les écoles qu'elle construisait, la Mission de Bâle a créé une société commerciale, la Basel Mission Trade Company, dont le rôle clairement économique était de mener à bien des projets agricoles, semi-industriels et commerciaux. Celle-ci est rapidement devenue indépendante et entreprenante, et c'est elle qui a fait les premiers essais (infructueux, semble-t-il) de plantations cacaoyères au Ghana en 1857-58.
Au plus fort de son développement, la Mission de Bâle était présente dans une trentaine de villages, comptait plus de 3000 fidèles et scolarisait 900 enfants. Elle avait aussi tout un programme d'apprentissage pour les jeunes Ghanéens car, affirment ses textes, la parole de Dieu (et accessoirement la lutte contre l'esclavage, qui sévissait encore) ne pouvait être basée que sur un commerce juste. C'est presque trop beau pour être vrai: au milieu du 19è siècle, la Mission de Bâle aurait inventé le "fair trade".
Telle est du moins la version qui prévalait selon les archives officielles de la Mission jusqu'à récemment. Mais voici qu'une historienne, Andrea Franc, y a replongé et a publié un livre ("Wie die Schweiz zur Schokolade kam")qui relativise ce désintéressement. En réalité, conclut sa thèse, la Basel Mission Trading Company a formé un cartel pour contrôler le commerce bilatéral entre l'Europe et l'Afrique et tuer dans l'oeuf la concurrence des jeunes entrepreneurs locaux, qui existaient déjà à l'époque. Bref, les hommes de Dieu et leurs mandataires commerciaux n'auraient pas eu un comportement très différent de celui qu'on reproche aujourd'hui aux multinationales en bétonnant le marché.
J'ai commandé le livre et discuté brièvement avec Andrea Franc aujourd'hui. Elle s'insurge contre l'éternelle image du sympathique paysan qui colle aux semelles des Africains: il y avait aussi une première génération de capitalistes ghanéens au 19è siècle déjà, mais elle n'a pas eu la possibilité de se développer. En attendant de voir sa thèse de plus près, voici une seconde image tirée des archives de la Mission de Bâle, prise fin 19è ou début du 20è siècle. On y voit des femmes transportant des sacs de fèves. (Sont-ce bien des fèves? doute Maryse, au regard acéré. La légende de la photo le dit, mais la réalité se démultiplie sous le regard des observateurs, voir ci-dessus...)
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