La Déclaration de Berne publie ce jeudi un communiqué sur sa campagne concernant le chocolat et le travail des enfants dans les plantations de cacao. Elle accuse Nestlé et Barry Callebaut d'être "indifférents" aux préoccupations de leurs clients et d'avoir "choisi de garder le silence sur les conditions de travail indignes qui règnent dans les plantations de cacao en Afrique de l’ouest". En surfant sur le site de la DB, on la découvre plus nuancée dans son jugement sur les sociétés suisses actives dans le chocolat, mais ce n'est pas un hasard si elle cible les deux plus grosses. Barry Callebaut a acheté 471 000 tonnes de fèves en 2008 (la production mondiale est de 3,5 millions de tonnes). Nestlé a "consommé" l'équivalent de 370 000 tonnes de fèves en 2006 (derniers chiffres publiés); le groupe est le plus grand acheteur de cacao fin produit dans le monde et réalise un chiffre d'affaires de quelque 8 milliards de francs suisses dans le chocolat. Si on ajoute à ces deux géants Lindt (3 milliards de chiffre d'affaires en 2008) et qu'on "suissise" en partie Kraft Foods - qui possède les marques emblématiques Toblerone et Milka et a déplacé son siège européen à Zurich - on peut estimer qu'un pourcentage non négligeable du cacao produit dans le monde (un tiers?) passe à un moment ou à un autre par des sociétés contrôlées depuis la Suisse. Il est donc étonnant que la campagne de commerce équitable agitant le monde anglo-saxon depuis huit ans ait eu si peu d'échos dans ce pays. Peut-être parce que les consommateurs ignorent eux-mêmes l'importance réelle du secteur, et que l'industrie ne fait pas grand chose pour les éclairer. Ainsi, Chocosuisse annonce des ventes de 1,8 milliard de francs pour 2008 - mais celles-ci concernent uniquement ce qui a été produit dans le pays. Mon estimation personnelle (imprécise: là encore, pas de données officielles, il faut procéder par recoupements) est que des sociétés suisses actives dans le chocolat ou filiales de groupes établies en Suisse contrôlent près d'un tiers du chiffre d'affaires mondial du secteur, que je situe autour de 70 milliards de francs. Sous toutes réserves.
Mais au fait, qu'est-ce que je pense du travail des enfants dans les plantations de cacao au retour de trois semaines en Côte d'Ivoire et du Ghana? D'abord, un peu d'humilité. Le journaliste blanc débarquant pour la première fois en Afrique de l'Ouest, comme c'était mon cas, et qui prétendrait apporter une réponse tranchée à cette question complexe commettrait une escroquerie intellectuelle. L'ouvrage de référence sur le sujet reste l'enquête fouillée de Carol Off, Bitter Chocolate: elle y a consacré des mois et s'est basée sur de nombreux contacts locaux et plusieurs voyages. Ensuite, je n'étais pas sur place pendant la grande récolte (octobre-janvier), où les enfants sont les plus sollicités.
Enfin, il y a deux aspects très différents au problème. Le premier concerne les exploitations familiales (l'immense majorité des quelque 2 millions de plantations de cacao africaines)utilisant leurs enfants pour aider aux travaux. En soi, ce n'est pas choquant, c'est même une forme de préparation à la vie active; les industriels et les officiels locaux ne manquent d'ailleurs pas de le rappeler. Cela devient problématique quand les enfants réalisent des travaux pénibles, ou dangereux, ou ne vont pas à l'école. C'est dans ce domaine que l'effort de sensibilisation le plus important a été fait. Il est visible sur le terrain (panneaux, discussions dans les villages, etc.) Ici ou là, des cantines scolaires et des salles de classes ont été cofinancées, sur un modèle donnant-donnant: la communauté locale fournit le travail et s'approprie le projet, les partenaires extérieurs paient les matériaux. Tout cela est sans doute utile. L'à-côté négatif est que l'on voit fleurir une nouvelle bureaucratie d'éducateurs-animateurs avec leur jargon (sur l'approche "holistique" des projets pafr exemple). Mais où est l'incitation financière en échange des efforts supplémentaires demandés aux planteurs? Je ne l'ai pas vue. Au Ghana au moins, l'école obligatoire est gratuite, ce qui n'est pas le cas en Côte d'Ivoire, où la finance annuelle est de 10 000 CFA (30 francs suisses environ: cela semble peu, mais c'est le prix pour traiter un hectare de cacaoyers contre les maladies).
Le second aspect du problème, plus aigu, est le trafic des enfants. Les estimations, forcément vagues, tournaient autour de 12 000 enfants venus surtout du Mali, avant les affrontements internes en Côte d'Ivoire. Maintenant que ces derniers se sont calmés, il est possible que ce trafic relevant de l'esclavage reprenne de plus belle. Jusqu'ici, j'ai vu peu de projets concrets de International Cocoa Initiative, l'organisation financée par l'industrie pour lutter prioritairement contre ce fléau.
Un mot enfin sur la certification. Faute de mieux, des organisations comme la Déclaration de Berne réclament des labels (Rainforest Alliance, Utz, etc.). Outre que ces certificateurs pratiquent des tarifs assez élevés d'après ce qu'on m'a dit sur place, les labels ne constituent pas une garantie absolue à propos du travail des enfants. Le but ultime de ces efforts est d'augmenter le revenu des planteurs. On n'y est pas encore.
jeudi 28 mai 2009
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