samedi 23 mai 2009

"Nous autres Africains..."

Retour en Suisse, avec deux carnets remplis de notes, quelques centaines de photographies - et plus d'images encore dans la tête. Sur mon bureau m'attendent les livres commandés sur Amazon: Bitter Chocolate de Carole Off, The True History of Chocolate de Sophie et Michael Coe, Emperors of Chocolate de Joël Glenn Brenner. Lire tout cela, le confronter à mes propres informations, en tirer une série cohérente et si possible vivante: ce sera mon travail ces prochaines semaines, avec quelques sauts de puce à Londres, Bruxelles et, j'espère, en Equateur.
Mais au moment de laisser l'Afrique occidentale, pour l'instant du moins, une petite phrase me tourne dans la tête. Nana, le chauffeur peu bavard du 4x4 qui me conduisait dans la brousse et à Kumasi, l'a prononcée spontanément, presque par réflexe, alors que nous arrivions sur un de ces bouts de terre rougeâtre, tôle ondulée succédant sans explication à 50 kilomètres de route parfaitement goudronnée. "We Africans...", a-t-il soupiré en désignant d'un geste cet autre signe d'incurie.
Nous autres Africains, qui laissons nos routes et nos hôpitaux se détériorer jusqu'à ce que les réparations coûtent trop cher. Nous autres Africains qui passons un coup de peinture fraîche sur nos "tro-tro" (camionnettes fonctionnant comme taxis collectifs) pour camoufler la rouille qui laissera filtrer l'eau sur les passagers excédés quand viendra la saison des pluies. Nous autres Africains qui dénonçons rituellement la corruption et la pratiquons au quotidien, par habitude ou facilité.
Ceci étant mon premier voyage dans la région, je n'ai pas le recul historique pour comparer, sinon entre la Côte d'Ivoire, dont l'état de délabrement moral rend pessimiste à court et moyen terme, et le Ghana, qui semble animé d'une énergie plus constructive.
Face à ce "We Africans...", attitude d'auto-dénigrement répandue, j'aimerais répondre à Nana, qui ne lira sans doute jamais ce blog, qu'il y a tout de même pas mal de choses qui fonctionnent dans l'Afrique que j'ai traversée. A commencer par des gens comme lui: fiable, excellent conducteur, plus précis qu'une horloge suisse dans nos rendez-vous. Peut-être ai-je eu de la chance avec les chauffeurs, mais tous ceux qui m'ont accompagnés étaient ce cette trempe.
La route révèle pas mal de choses sur un pays. En Côte d'Ivoire, où l'habitude est de se coucher sur le klaxon pour un oui ou pour un non, j'ai assisté un matin à la scène suivante: une élève-conductrice a calé trois fois lors d'un redémarrage en côte. Derrière sa voiture se trouvait un camion lourdement chargé, que je m'attendais à voir rugir d'impatience. Or il a patienté sans rien dire, et l'accompagnateur de l'élève conductrice l'a ensuite remercié d'un geste de la main. C'est une bricole, un rien du tout, mais cette manifestation de courtoisie en plein brouhaha d'Abidjan "made my day", comme disent les Britanniques.
A propos de corruption, pour prendre un thème plus large, j'observe qu'au moins on en parle très librement. Quand le vice-président ghanéen John Mahama déclare révolue lors d'un congrès pan-africain "l'ère des dinosaures qui ont caché dans des comptes bancaires étrangers l'équivalent de budgets publics entiers de leur pays", on peut certes y voir un exercice rhétorique dont le but indirect est d'accabler les autorités auxquelles le président John Atta Mills a démocratiquement succédé en janvier dernier. Plus intéressant, Le Daily Graphics se demande ce que le pouvoir actuel fera de l'argent du pétrole récemment découvert au large des côtes ghanéennes: "Is it a source of grand corruption?" La production devrait atteindre 250 000 barils par jour en 2012, le potentiel financier à terme représente des centaines de milliards de dollars. Ce pactole sera-t-il pillé par les politiciens et les "majors" comme au Nigeria, sans que le peuple voie la couleur de l'argent? Un député au parlement ghanéen, Mike Ocquaye, exige la transparence dans l'affectation des revenus. Un séminaire de trois jours modéré par un journaliste du Financial Times s'est attardé sur le risque élevé de corruption et le (mauvais) exemple nigerian. C'est en soi un bon signe.
Pendant mes soirées, il m'est arrivé de regarder les "soap" diffusés par les chaînes africaines. Décors kitschissimes, tirades ampoulées et scénarios à quatre sous, mais le message y est plus qu'efficace! Or plus d'une fois, je suis tombé sur des épisodes mettant en scène et dénonçant la corruption de manière très réaliste. Les artistes, notamment les chanteurs, n'y vont pas par quatre chemins non plus. A ce propos, je ne résiste pas au plaisir de vous faire découvrir Billy Billy, un rappeur ivoirien pratiquant la satire sociale dont le spectacle m'a enchanté à Abidjan. C'est du "nouchi" pur sucre, on ne comprend donc pas tout même en écoutant quatre fois, mais ça bouge bien!

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