samedi 2 mai 2009
Journal d'Abidjan: l'art d'assaisonner les cubes Maggi et de changer de cellulaire
Six heures du matin, le jour se lève sans crier gare,comme toujours sous les tropiques. Une fanfare joue avec entrain dans l'église voisine. C'est un bon moment pour tenir ce blog, avant que la chaleur moite ne s'installe. Avant-hier, j'étais à Yopugon, le quartier industriel d'Abidjan, où Nestlé a inauguré un centre de recherches (article du Temps ici, la photo montre la bénédiction du centre par un sage local). Le grand patron Paul Bulcke a expliqué le concept de "création de valeur partagée" qu'il a développé deux jours plus tôt à New York.
Marketing ou effort sincère? Les collègues ivoiriens semblaient à moitié convaincus. Ils voulaient des chiffres plus précis sur l'investissement du groupe dans leur pays, savoir ce que la sélection, par le centre R&D; de Nestlé, de plants de cacaoyers plus résistants et productifs apporterait concrètement aux paysanns, s'assuraient qu'il n'y avait pas d'OGM là-dedans ni d'effets secondaires non désirés. Les réponses n'étaient pas aussi précises qu'on l'aurait souhaité. Bien sûr, il y a encore une Afrique, officielle surtout, qui se contente volontiers dans les grandes déclarations d'intention, s'y vautre même; mais l'autre, celle de la nouvelle génération, en a soupé. Elle veut du changement, des faits.
Le concept de "création de valeur partagée" n'est peut-être pas très sexy, mais il me paraît plus crédible que certains labels "commerce équitable". En gros, il repose sur deux principes. Le premier: pour être saine, une entreprise doit dégager une croissance profitable et régulière (méfiance face aux flambées artificielles, on l'a vu avec les banques). Le second: pour y arriver, il ne suffit pas de satisfaire les intérêts des actionnaires, il faut aussi que les autres acteurs - employés, fournisseurs et clients - y trouvent leur compte. Si on prend l'exemple du cacao, Nestlé, qui achète une partie de son chocolat à des Cargill ou Barry Callebaut, n'a pas d'intérêt direct à ce que la production de Côte d'Ivoire soit plus régulière et de meilleure qualité. Indirectement en revanche, il a intérêt à des prix pas trop volatils, dépendants d'une catastrophe sociale, politique ou écologique comme celle qui menace ici à cause de la déforestation. Les millions que le groupe dépensera pour propager des plants plus costauds sont donc un investissement utile, ce n'est pas de la philanthropie - Nestlé est le premier à l'admettre et n'a d'ailleurs jamais trop goûté le genre.
Le centre R&D; d'Abidjan remplit des objectifs qui sont à la fois d'intérêt général et commerciaux. L'adjonction d'iode aux cubes Maggi (plus de 70 millions vendus chaque jour en Afrique occidentale et centrale!) ou l'utilisation relativement récente de farine de manioc, produit local, dans leur confection contribue à l'amélioration de la santé et garantit un débouché à quelques centaines de paysans. Les tests consommateurs du centre visent, eux, à gagner des parts de marché. Au final, Nestlé a plus de 900 employés en Côte d'Ivoire; ceux à qui nous avons parlé avaient parfois plus de vingt ans de maison. "Nous ne sommes jamais partis", souligne le directeur régional Vladimir Wendl, faisant allusion à l'effondrement de la communauté d'expats français, qui est passée de 70 000 personnes à l'époque où Abidjan se prenait pour la "Manhattan des Tropiques" à quelques milliers aujourd'hui.
Si on exclut le secteur très particulier du pétrole, la Suisse est le deuxième investisseur étranger en Côte d'Ivoire (derrière la France quand même), avec Nestlé et Barry Callebaut bien sûr, mais aussi Holcim, ABB ou Bühler. Aucune banque en revanche.
A ce propos, c'est amusant comment tous les interlocuteurs francophones que je rencontre ici me demandent des nouvelles du secret bancaire, comme on se renseigne sur un lointain parent en phase terminale. Nous avons parlé de cela hier (mais peu quand même) en mangeant du reblochon, des pâtés et des cornichons sur l'extraordinaire véranda-jungle de Thérèse Haury, au dixième étage d'un immeuble du Plateau avec vue imprenable sur la splendeur décrépite d'Abidjan. Je ne vais pas trop parler de Thérèse ici, il faut que je garde des munitions pour la série d'articles que je publierai dans Le Temps sur les pistes du cacao cet été, voici juste un avant-goût de cette redoutable sainte qui a porté des moteurs de voitures quand elle était adolescente dans le garage de son père, vendu des assurances, dirigé la principale agence de voyages d'Afrique occidentale tout en aidant un nombre croissante de villages. C'est aujourd'hui sa principale activité, elle est "marraine" (ici, on dit plutôt mère) de 38 d'entre eux, fait venir chaque année dix conteneurs de 60 tonnes de matériel glâné en France. Imaginez une femme-tour vêtu d'un pagne aux couleurs fauve, la boule à zéro, la voix tonitruante pour chasser les oiseaux qui font leur nid dans ses masques africains. A 67 ans, l'âge et son expérience unique de l'Afrique sont aujourd'hui ses meilleures protections. Quand ce n'était pas encore le cas, elle avait une machette dans sa voiture et n'a pas hésité à donner un coup de lame - "rouillée", précise-t-elle avec un sourire carnassier - à un voleur trop entreprenant. Faut pas emmerder Thérèse, ni lui raconter des bobards!
J'ai oublié le chargeur de mon nouveau téléphone chez elle. Car hier matin, je me suis retrouvé tout nu: plus de cellulaire sur le table de ma chambre où j'étais sûr de l'avoir posé. Egaré, vol? Mystère. C'était un vieux modèle, muni d'une "puce" locale, mais sans téléphone mobile, autant renoncer aux contacts. L'intérêt de l'expérience est que je me suis rééquipé au marché populaire de Treichville, au milieu d'une nuée de vendeurs de rue. Le gars de la boutique voulait d'abord me vendre ses iPhone, Blackberry et tout ce qu'il avait de plus cher. Après dix minutes de palabres, j'ai réussi à obtenir un Nokia tout simple, au prix du mépris général, mais bon, c'est ce dont j'avais besoin. S'en est suivi le bal des jeunes filles que le marchand convoquait comme un empereur pour tester différentes puces, qu'elles tenaient en bouquet à la main comme des billets de loterie, jusqu'à ce qu'on en trouve une qui fonctionne. Tout virevolte dans tous les sens, la foule se presse, mieux vaut rester focalisé sur ce qu'on fait. Mais ça fonctionne, je vous recommande l'adresse: Mandiaye N'diaye, magasin 157-158 à Treichville, c'est à côté du Palais des Sports. Et au cas où, mon numéro est le 00225 (Côte d'Ivoire) 08 86 03 01 - pour l'instant du moins.
Les Ivoiriens sont devenus des accros au cellulaire. Même la jeune fille qui porte sa charge dans une cuvette sur sa tête la tient d'une main pendant que de l'autre, elle achète une recharge à un des innombrables revendeurs officiels ou clandestins qui occupent chaque carrefour sous un parasol.Chez Nestlé, j'ai rencontré César Adohi, vidéaste, du "Centre d'information et de communication gouvernementale, cabinet du premier ministre". Malgré son jeune âge (apparent), il alignait trois téléphones et cinq numéros différents. Pendant le repas, tout le monde se sent obligé de passer ou recevoir au moins trois appels, sous peine de déchoir. Pour dire si je fais plouc avec mon vieux Samsung ou mon Nokia de pauvre.
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1 commentaires:
Sympa comme début d'expérience! Je me réjouis du récit sur Drogba-ville! ;-) Sur ce, je vais à Vélo-Ville. Bonne journée!
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