vendredi 8 mai 2009
Françoise, soignée du sida en cachette de sa mère
Une des premières silhouettes aperçues quand le taxi m'a déposé à l'hôtel il y huit jours était une dame dont la surface de la minijupe rouge et la profondeur du décolleté annonçaient la profession. "Salut cousin, je te fais un massage?". Il y a deux soirs, en sortant d'un restaurant, les seins d'une professionnelle m'ont quasiment jailli au visage, en même temps que sa proposition: "Je te fais une pipe, un massage? Non? Tu me donnes mille francs?". Bref, la prostitution s'affiche sans trop de retenue à Abidjan, et il n'est pas rare de voir des militaires français de la force Licorne au bras d'une créature longiforme, supermaquillée et à la moue légèrement ennuyée. Les caricaturistes ivoiriens ne se privent pas d'ironiser à propos du départ d'une partie de ce contingent: "Chef! euh... On peut emporter avec nous notre butin de guerre?" demande un bidasse accompagné d'une petite chérie sanglotant "Waaah! Sarkozy, pourquoi tu nous fait ça?".
Il y a un aspect moins drôle du phénomène: le sida. La guerre civile et la précarité accrue des conditions de vie ont, provisoirement en tout cas, contrecarré les efforts pour enrayer le maladie. Les chiffres officiels disent que le taux de prévalence du virus HIV (je ne sais pas si c'est l'expression correcte) a diminué de 7 à 4% environ. Mais il n'existe pas de statistiques fiables en Côte d'Ivoire actuellement, et les deux personnes proches du terrain à qui j'ai parlé disent qu'il n'y a pas d'amélioration, au contraire.
Ce matin, j'ai visité le chantier d'un dispensaire qui s'ouvrira cet été dans la partie nord de Yopougon, la banlieue pauvre d'Abidjan. Le docteur Germain Gnodé, qui a créé le centre "Espoir" pour les sidéens en fin de vie avec Lotti Latrous il y a dix ans, travaille sur ce projet avec la française Thérèse Haury que j'ai rencontrée l'autre jour. Pour y arriver, on traverse au ralenti un marché populeux par une route de terre que les premières pluies ont rendue presque impraticable. Je demande comment feront les ambulances, Germain Gnodé dit qu'il est prévu de la reprofiler. Le chantier (photo) montre des techniques de construction sommaires, les portes me paraissent bien étroites pour passer des lits, et le budget de fonctionnement n'est pas encore calculé avec précision. Germain Gnodé ne semble pas s'en formaliser: "Il faut d'abord montrer aux donateurs qu'on a fait quelque chose, et puis ils suivent", assure-t-il. Ici, c'est le groupe Bolloré, très actif dans la logistique en Côte d'Ivoire (notamment les ports) qui a donné le coup de pouce initial. Le dispensaire ne discriminera pas sidéens et patients normaux, on verra plus loin que c'est important, il aura une salle d'accouchement pour que de jeunes femmes séropositives puissent accoucher dans des conditions correctes au lieu d'être parfois simplement renvoyées dans leur village.
Au retour, nous nous arrêtons dans un centre public de distribution de médicaments aux sidéens, qui attendent patiemment qu'on crie leur nom, assis en rangs sur des chaises de plastique. "C'est ça que j'aimerais éviter, poursuit Germain Gnodé. Ici, ils ont leur section particulière, tout le monde connaît leur maladie dès qu'ils y sont aiguillés. Or le sida reste fortement stigmatisé dans le pays, c'est une maladie honteuse qui peut entraîner le rejet par la famille."
De cela, nous avons une illustration en passant ensuite dire bonjour à Françoise. A 28 ans, c'est un joli brin de fille, au visage un peu mélancolique. Elle était caissière quand elle a appris qu'elle était séropositive. Depuis trois ans, elle se soigne en cachette de sa mère, une "tantine" typiquement opulente qui souffre elle-même d'hypertension et regarde d'un oeil un clip de coupé-décalé quand le docteur et moi pénétrons dans la case. Nous sortons avec Françoise et allons discuter un moment dans la voiture sous le regard légèrement méfiant de sa mère. Il faut ainsi ruser en permanence. Au début, c'était très dur de porter à la fois la maladie et le poids de ne pouvoir se confier à quiconque, sinon au médecin. Françoise, enceinte, a perdu son enfant après deux mois. Elle téléphonait souvent à Germain. Aujourd'hui, le moral a un peu repris le dessus, même si elle n'a pas retrouvé de travail.
Nous la laissons aux mains de sa mère, saluons la famille. A côté, des fillettes jouent au football sur la terre battue avec une balle confectionnée avec un sachet d'eau vide rempli de sable et noué aux deux bouts. Dans la voiture, une radio française diffuse un débat de haut niveau sur les techniques modernes de traitement du glaucome. Un cahot de la route fait sauter la fréquence sur Radio-Yopougon, où "Docteur Waha" vante son imposition des mains miraculeuse qui guérit du diabète, des maux de tête et des maladies sexuellement transmissibles. Au carrefour, des affiches géantes annonçent un concert de Guy Christ. "C'est une musique calme et harmonieuse, je vous fais écouter", dit Germain qui glisse un CD dans le lecteur, saute sur la berme centrale et coupe deux files pour effectuer un 180 degrés et éviter l'embouteillage matinal.
P.S.: En dépit de ses incertitudes, le projet de dispensaire de Yopugon semble sérieux. Thérèse Haury en a déjà mené plus d'une vingtaine, scolaires ou sanitaires aux quatre coins de Côte d'Ivoire, elle sait négocier avec les entrepreneurs locaux et maintenir les budgets dans des limites raisonnables, notamment parce qu'elle fait récolter par des amis en France des équipements médicaux, des meubles et des livres qu'elle distribue ici. Si un lecteur de ce blog est intéressé à ses coordonnées bancaires, qu'il m'envoie un mail à [email protected]
P.P.S: Une anecdote vécue par une connaissance pour illustrer la qualité des soins publics ici. Un soir, cette personne tombe sur un monsieur affolé qui cherchait une pharmacie vendant un kit de césarienne pour sa femme, hospitalisée avec un enfant mort dans le ventre. L'hôpital ne fournissait pas ce matériel. Après plusieurs pharmacies et des téléphones anxieux pour préciser ce qu'il fallait acheter, cette connaissance a raccompagné le monsieur à l'hôpital, où d'autres membres de la famille avaient fini par dénicher un kit. Cela n'a pas sauvé la jeune femme, qui est morte peu après.
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