mardi 12 mai 2009

Au revoir, Abidjan

Embarquement pour San Pedro à bord du petit avion à hélices de la compagnie Sophia Airlines, le seul vol intérieur subsistant en Côte d’Ivoire. Hier soir, nous avons discuté avec des amis ivoiriens. « Le problème des Africains, c’est la peur », dit Kara, qui dirige une agence de publicité et dénonce la culture de corruption et de soumission de ses compatriotes. Pendant qu’il parle, un chanteur-guitariste égrène de sa voix rauque des complaintes d’exil sur la terre battue du « maquis ». Une chauve-souris aux ailes pâles tournoie au-dessus des voitures. Les propos de Kara me font penser à ceux du talentueux couturier Pathe’O, rencontré la semaine dernière dans son atelier du quartier populaire Treichville, son biotope et son inspiration. « Les Africains s’ignorent», regrette cet artisan qui a mis longtemps imposer ses créations colorées dans l’univers des complets-cravates ministériels. Je pense aussi aux « négreries » du journaliste Venance Konan, chroniques acides et amères des années de crise.
La vie des Ivoiriens a été compliquée depuis quinze ans, je comprends ce sentiment de dénigrement et de faillite morale qui perce régulièrement dans leurs conversations. Pourtant, si l’avis d’un voyageur de passage les intéresse, j’aimerais dire un peu de bien d’eux. D’abord ils sont accueillants. Je repense en souriant à la feuille d’information sur la Côte d’Ivoire que distribue ma banque en Suisse : « si vous n’avez rien d’urgent à faire dans le pays, évitez de vous y rendre », conclut-elle. Or jusqu’ici, je n’ai jamais ressenti le moindre sentiment de danger ou d’agressivité en Côte d'Ivoire. L’autre nuit à Yopougon, nous dansions avec quatre handicapés-moteur français dans la discothèque Metropolis rue Princesse, l’endroit chaud d’Abidjan. A trois heures du matin, j’ai déclaré forfait tandis que mes compagnons continuaient de s’éclater dans leur fauteuil roulant. Le docteur Germain Gnode qui les accompagnait m’a poussé vers un taxi qui devait traverser la ville. Tandis que nous roulions en silence, j’ai éprouvé le sentiment profond d’être entre de bonnes mains.
Ensuite, les Ivoiriens sont drôles, même s’ils tournent souvent cet humour contre eux-mêmes. Je ne suis pas un spécialiste de la situation politique embrouillée du pays, mais il me semble que la crise de 2002 à2007 a aussi eu des effets positifs. D’une certaine manière, le pays n’avait pas achevé sa décolonisation avec la France ; il est en train de le faire. Autre changement : il sort de sa coquille. Pendant les années du « miracle ivoirien », ses habitants vivaient repliés sur eux-mêmes, fiers de leur statut, relativement privilégié sur l’échelle africaine, un peu « farots » comme on dit ici. Pourquoi mettre le nez dehors quand les autres viennent chercher la richesse ici ? Forcés par la nécessité, ils voyagent davantage et voient les efforts payants des autres.
Certes, la pénible culture du racket et des avantages consentis aux membres du clan reste largement répandue mais, si ces signaux vaut quelque chose, les policiers qui arrêtent les voitures insistent un peu moins pour qu’on leur paie de quoi s’offrir un café, les opérateurs économiques paient une page de publicité dans Fraternité Matin pour attaquer l’inefficacité notoire des douanes, le ministre Bouabré appelle à la « rigueur » et doit surtout répondre aux questions directes du journaliste qui l’interroge sur ses comptes bancaires à l’étranger. Les Ivoiriens qui ont envie que ça change sont nombreux.

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