dimanche 10 mai 2009

Agathe, Hortense, Hélène et les autres


En Côte d'Ivoire, les coopératives étaient déjà peu répandues du temps de la caisse de stabilisation, elles ont été laminées par la libéralisation anarchique de la filière qui a suivi. Il y en a, bien sûr, certaines n'en méritant pas le nom car elles recouvrent les activités d'un individu dominant, quand ce ne sont pas des sociétés-écrans, mais elles manquent la plupart de temps de moyens et d’appui officiel.
Autant dire qu'une vraie coopérative de femmes, dirigée par elles, est quelque chose d'unique. C'est celle que j'ai visitée hier à Boko, grâce à un tuyau que m'avait fourni mon collègue de l'AFP Christophe Koffi (merci à lui). J'avais seulement le prénom et le numéro de cellulaire de sa présidente, Agathe. J'ai loué un 4x4 avec chauffeur et suis parti pour Diwo, à 150 km au nord-ouest d'Abidjan, rendez-vous devant la Poste. Je m'attendais à une interview assez classique.
C'est mal connaître l'Afrique. Nous sommes partis sur une piste, croisant en chemin une interminable procession de villageois et une fanfare aux instruments cabossés qui venaient assister aux funérailles d’un chef - événement d’importance ici. En arrivant à Boko, j’ai vite compris qu’une discussion en tête-à-tête allait être compliquée : une cérémonie m’attendait. Une quinzaine de femmes sont arrivées au détour du chemin, chantant et mimant les gestes de la culture du cacao. Puis nous avons visité leur pépinières, une plantation, l’école. Au retour, on m’a installé à côté du chef du village sur la véranda d’une des rares maisons en dur. Face à nous, une trentaine de femmes curieuses, attentives, et une ribambellle d’enfants. Dans la première partie de ce mes interlocuteurs appelaient "la cérémonie", Agathe a donné la parole à trois déléguées de section qui ont dit dans leur dialecte, très concrètement, leurs difficultés et ce qui leur manque. On se rend compte dans ces moments du poids de la parole dans un village de brousse. Les autres femmes écoutaient très attentivement ces discours brefs mais forts, ponctués d’une gestuelle expressive. A la fin, elles applaudissaient et lâchaient un « alleluiah ! » approbateur.
On ne peut en dire de la deuxième partie de la cérémonie, où se sont succédé le chef du village, un peu mollachon, un éducateur spécialisé et les représentants du comité local pour dire les efforts de sensibilisation entrepris au village pour lutter contre les formes inacceptables du travail des enfants. Je ne veux pas dire du mal de leur action ici, ni la minimiser. Je pense qu’elle est importante et nécessaire. Simplement, je constate au fil de ce périple que les planteurs en ont soupé des belles paroles non suivies d’effets bénéfiques pour eux, dont la vie est si précaire. S’ils se méfient des coopératives, ai-je entendu une ou deux fois, c’est parce que les responsables sont partis avec la caisse. Quant à l’administration ivoirienne, elle a hérité de sa marraine française l’art de s’écouter parler, qui est profondément étranger à la culture locale. Ces ONG multiples qui viennent en 4x4 conseiller de mettre les enfants à l’école ont-elles de l’argent pour acheter de nouvelles machettes, des produits phytosanitaires, ou louer le petit Kia « karateka » qui permettra de transporter les sacs de cacao et ne plus dépendre du Libanais ? Non. Tandis que la deuxième partie de la « cérémonie » multiplie les bonnes paroles sur les droits des enfants, je vois les villageoises se remettre à parler entre elles, impatientes peut-être de l’assiette d’atiéké (manioc) et poulet qui va suivre.
Cela étant, des actes concrets ont été réalisés par les représentants locaux d’International Cocoa Initiative. La cantine scolaire par exemple : important pour ne pas laisser les enfants à eux-mêmes pendant la pause de midi quand les parents sont aux champs. Le principe d’ICI est de stimuler des initiatives locales qui soient ensuite autoportées et partiellement autofinancées, libres à terme de tout soutien extérieur. Bref, la responsabilisation. Ca me paraît plutôt intelligent.
La responsabilisation, c’est aussi l’arme d’Agathe, avec qui je n’ai pas eu assez de temps et d’intimité pour parler. Mais je sens chez cette femme dont la tête se met à dodeliner dans la Jeep au retour, épuisée par la chaleur et cette journée qu’elle a organisée en plus de tout le reste, une force hors du commun. Je n’ai que des bribes de son histoire personnelle et comprends qu’elle n’est pas simple : elle a perdu sa mère très jeune et a été élevée par une marâtre qui ne voyait pas l’intérêt de l’envoyer à l’école. Elle a planté du cacao, eu quatre enfants. Elle a commencé à se révolter contre la place des femmes dans la société ivoirienne, toujours affectées aux tâches secondaires, jamais consultées, éternellement trompées. Elle a commencé à travailler pour une de ces coopératives masculines dont les dirigeants baissaient les bras face au manque d’aide. Elle a repris le flambeau, parcourt les villages du Sud-Bandama, sans appui et sans véhicule personnel. Quand elle parle, les têtes se relèvent et on l’écoute. Elle a rédigé différents projets pour son association des femmes productrices de café-cacao, organisé une formation. Préparé des documents. C’est la première fois par exemple que je vois un plan de financement avec remboursements échelonnés. C’est aussi le premier village où je vois des pépinières proprement alignées derrière les cases pour renouveler les plantations vieillissantes, problème majeur en Côte d’Ivoire. C’est le fruit du travail d’Agathe l’an dernier.
Nous buvons une dernière bière dans un « maquis » de Diwo. « Je me bats pour les pauvres », dit-elle. Sur l’image ci-dessous, c’est elle, à droite en en T—shirt blanc, qui parle aux villageoises à côté du chef Zouhouri Gbaza (en chemise verte). Quant à l’image d’en haut, c’est celle d’une femme burkinabé photographiée dans sa pépinière. Hommage à ces travailleuses immigrées (et aux hommes burkinabés aussi) qui ne sont pas toujours considérées par les Ivoiriens comme elles et ils le devraient.

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