jeudi 30 avril 2009

Première leçon de "nouchi"

Ibrahim, burkinabé, 25 ans de triporteur avant d’accéder au statut de taximan, est mon chauffeur ce matin. Nous cherchons notre chemin dans les embouteillages d’Abidjan, en recourant abondamment aux jeunes qui zonent sur les trottoirs. La plupart ne connaissent pas l’adresse que nous cherchons ou n’en ont qu’une vague idée, mais ils se montrent coopératifs. Sauf un qui tarde à venir vers nous. « Eh quoi, l’engueule celui qui l’interpelle, je te demande quelque chose, et tu fais le nénuphar ? » Ne cherchez pas forcément à comprendre. C’est du « nouchi », le langage de la rue, et on se laisserait facilement arriver en retard pour profiter de quelques cours intensifs.
Ici, le tutoiement est quasi-immédiat et à tous les niveaux. Pas seulement chez Thérèse Haury, une Française d’origine mais ivoirienne d’adoption qui aide une vingtaine de villages, mais aussi chez le directeur d’une grande société que je contacte pour la seconde fois seulement : «Comment tu vas ? Pas de problème, on mange ensemble ce soir. » Bon, et bien euh, parfait !
Bien sûr, il y a aussi les petites arnaques qui attendent le visiteur blanc à son débarquement. Je suis toujours fasciné de découvrir le but d’avance que conserve l’équipe locale, pour qui il est évidemment plus important de gagner quelques euros, que pour les visiteurs de les perdre. En arrivant hier soir, je me méfiais bien sûr du taux de change (le seul guichet officiel « n’avait plus de connexion ») et du prix de la course de taxi. En revanche, je n’avais pas prévu que c’est sur la carte SIM locale de téléphone cellulaire que je me ferais roustir de quelques milliers de francs CFA (à peu près 6 euros). Mais elle fonctionne quand même.
Demain 1er mai, c’est jour férié, et le président Laurent Gbagbo devrait faire une déclaration à propos de la datte des élections. Le Ghana voisin a connu une transition démocratique en janvier. La Côte d’Ivoire attend la sienne, sans trop d’illusions. « Gbagbo sait qu’il risque de perdre, alors il n’est pas pressé », dit Ibrahim. Mon interlocuteur officiel - que nous avons fini par trouver et qui restera anonyme ici, est plus sec : « Les élections ? Je n’y crois pas ! » La situation politique ivoirienne est une drôle de salade de fruits où les ennemis d’hier partagent le pouvoir dans une vraie-fausse normalisation clientéliste. « D’ailleurs ici on ne parle pas de changement, mais d’alternance », observe-t-il. Le « facilitateur » du processus, le président burkinabé Blaise Compaoré, n’a lui-même guère intérêt à ce qu’il aboutisse trop vite : tant que durent les tensions, le petit et pauvre voisin du nord bénéficie d’un effet de levier inespéré et peut entretenir une réputation de « faiseur de paix » largement usurpée.
Vu ce matin trois cartes assez effrayantes de la déforestation survenue entre 2001 et 2008 dans différentes réserves naturelles du pays. Le cacao, c’est aussi ça : un million de petits planteurs sans formation qui « éclaircissent » les forêts n’importe comment, dans un Etat qui a d’autres soucis que de surveiller son patrimoine vert. Au bout du compte, cela donne des sols fragiles qui foutent le camp, une catastrophe écologique annoncée.

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