vendredi 13 février 2009

Petite digression sur le financement des journaux.


Plusieurs blogs, dont Transets, se demandent si « un gadget peut sauver la presse ». Le gadget en question est la tablette électronique Kindle, dont la deuxième version vient de sortir. Au-delà de l'objet lui-même, c'est le modèle économique sous-jacent qui intéresse Frédéric Filloux. Outre les livres, Kindle 2 propose le « Financial Times », le «New York Times », le « Washington Post » et le « Wall Street Journal » à 10 dollars par mois (chacun). Des quotidiens régionaux sont disponibles pour moins cher.

Et pour « Le Temps », combien seriez-vous prêt à mettre: 5 francs, 10 francs par mois? Moins? Plus? Rien du tout, répondrez peut-être, puisque le contenu du « Temps » est disponible gratuitement sur un ordinateur ou un iPhone. Il n'y a pas de raison de payer pour lire les articles sur un support plus ergonomique, mais pas fondamentalement différent.

Evidemment, une telle réponse ne résoud pas l'équation de la presse écrite, qui se résume comme suit. Côté recettes « imprimé », les annonces (deux tiers des revenus pour nombre de quotidiens suisses) chutent à chaque crise, dont celle-ci, et ne retrouvent jamais leur niveau précédent. Vu sous la forme graphique, cela ressemble aux marches d'un escalier descendant. Toujours côté recettes « imprimé », le lectorat s'effrite, au mieux stagne face à la concurrence accrue des médias électroniques et gratuits.

Quid des recettes publicitaires web? Elles représentent au mieux quelques pour-cents du budget annonces des journaux, et leur progression ralentit sérieusement, trompant les attentes irréalistes d'il y a quelques années. Quant au contenu rédactionnel web, nombre de titres ont opté pour la gratuité, espérant attirer le plus possible de visiteurs, et bien sûr d'annonces... qui tardent à affluer comme on vient de le voir. C'est un peu le serpent qui se mord la queue.

On notera au passage que cette approche duplique celle qui a été adoptée pour l'écrit: on « vend » des lecteurs aux annonceurs autant, sinon plus qu'on ne vend du contenu aux lecteurs. La question légitime étant de se demander si ce modèle n'est pas à bout de souffle.

Que peut changer, dans cette équation, une nouveauté technologique comme Kindle, un iPhone avec un écran plus grand ou un écran souple comme les laboratoires en préparent? Le « New York Times » croit détenir la solution et titre: « Inventons un magasin iTunes pour les nouvelles ». En clair, il suffirait de simplifier le système de micropaiements et de proposer un prix suffisamment attractif pour que les surfeurs mobiles soient d'accord d'acheter les articles à la pièce.

Transets est sceptique. Moi aussi. Les commentaires montrent que les internautes DETESTENT ouvrir leur porte-monnaie électronique à tout bout de champ, même pour de très petites sommes, sans compter les complications qu'implique la gestion du système. La variante de l'abonnement paraît plus intéressante, mais là aussi surgit un obstacle: l'internaute ne veut pas multiplier ses coûts fixes, il tendra donc à privilégier un ou deux médias qui lui apportent une vraie plus-value, et tant pis pour les autres.

Une autre variante pourrait être une forme de « crédit médias »: une somme forfaitaire - mettons dix francs - donnerait accès à 50 articles de différents titres (ou à un mois de consultation illimitée), ces titres s'étant préalablement syndiqués dans un système de paiement électronique commun et se répartissant les recettes. Cela éviterait le micropaiement répétitif et élargirait le choix du lecteur.

Relevons au passage que l'expérience actuelle de La Poste suisse - combiner les contenus de différents médias dans un seul journal, selon les désirs du lecteur - va dans ce sens.

Tout cela est bel et bon, mais ces réflexions restent cantonnées aux recettes. Transnets pose la question qui fâche (les journalistes, en tout cas): n'est-ce pas du côté des coûts qu'il faut aussi revoir le modèle? Par exemple en réorientant le journalisme vers une pratique qui ne serait que partiellement assurée par des professionnels? Pas sympa pour nous autres, ça. Les gens de métier argumenteront que le vrai journalisme demande du temps, coûte cher, et patati et patata. Ce qui est vrai. Le lecteur pas dupe (de moins en moins) répondra que la vraie plus-value de ce qui est publié par les professionnels, sous forme imprimée ou web, ne lui saute pas toujours aux yeux. Parfois, il s'agit d'un travail de synthèse sur dépêches d'agences.

Et pourquoi les agences passeraient-elles obligatoirement par l'intermédiaire des journaux? Elles commencent à imaginer - et pratiquer - des systèmes de distribution directe aux clients, spécialisés ou grand public. Quant aux communiqués ou documents, il devient de plus en plus facile de les trouver gratuitement sur les sites de ceux qui les émettent. Cette matière première est d'ailleurs de plus en plus souvent signalée en liens sur le articles, ce qui rend les sources et le travail plus transparents.

L'argument ultime en faveur du journal est qu'il représente davantage qu'un agrégat de nouvelles plus ou moins bien mises en valeur. Il remplit aussi le rôle de « place du village » pour une communauté donnée, c'est un espace d''identification et de dialogue, une sorte de conversation collective. Cette fonction intangible est-elle finançable, et comment? Merci de vos idées.


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