Ligne à haute tension, Savigny
Savigny
Eglise St-François
Trop beau pour être "vrai"?
Cette semaine, le Spiegel a ouvert une discussion un brin polémique mais nécessaire sur la retouche photo. Elle est notamment illustrée par l’image ci-dessus qui a remporté le premier prix des World Press Photo awards dans la catégorie "actualités". Signée Paul Hansen, elle montre les funérailles de deux jeunes enfants et de leur père, tués par un bombardement israélien à Gaza en novembre 2012.
La diagonale reliant les quatre hommes au premier plan, exprimant chacun un sentiment différent, celle juste en-dessous reliant les deux corps, la ruelle étroite et sombre qui contraste avec la lumière étonnamment douce faisant ressortir les linceuls et les visages: tous les éléments sont en place pour déclencher l’émotion. La question que pose le Spiegel est: à quoi ressemble l’original de cette photographie? Paul Hansen ayant oublié d’apporter le fichier "raw", non retravaillé de la photographie et ne désirant pas discuter au sujet de la retouche, on en est réduit aux suppositions. Celle du magazine, rejoignant la mienne, est que l’image a été passablement "améliorée". Je ne serais pas surpris que dans l’original, les visages soient beaucoup plus sombres, les deux linceuls réduits à une masse grise. (Pour une analyse technique plus fouillée de la manipulation qui a pu intervenir sur la photo de Paul Hansen, lire ici).
Photoshop, Lightroom, Capture NX et bien d’autres logiciels font des miracles. Grâce aux capteurs électroniques d’une certaine qualité, il est notamment possible de "déboucher" les ombres dans des proportions impensables au temps du tirage argentique. Le travail en laboratoire se limitait alors au choix de contraste du papier, et à une manipulation plus ou moins habile des mains dans le faisceau lumineux projeté sur la feuille sensible pour en retenir une partie sur les zones sombres ou au contraire éclairer davantage les zones claires pour y faire apparaître le détail. Le tout se jouait en quelques secondes. J’exclus bien sûr de ce processus la retouche ultérieure au pinceau, dont la censure russe s’était fait une spécialité, où l’on faisait carrément disparaître de la photo des personnages devenus indésirables.
Avec les logiciels de traitement d’image modernes, on peut choisir la plage de sensibilité, sur laquelle on veut agir, retravailler des zones définies avec la précision du pixel, adapter la chaleur et la saturation des couleurs, la netteté, le grain – jusqu’à simuler des textures de films "vintage" comme la fameuse pellicule noir-blanc Kodak TriX Pan, etc. Ce sont des techniques que j’utilise aussi, sans état d’âme, parce qu’elles permettent de donner du caractère à une photographie qui, sortie brute du boîtier, est souvent "plate". Alors qu’au moment de déclencher, on ressent une atmosphère particulière qu’on aimerait bien retrouver dans l’image finale.

J’illustre mon propos avec cette photographie de la danseuse Céline Fellay, prise en début de soirée dans une cour veveysanne à ciel ouvert (cliquer sur les deux versions pour les agrandir). L’ambiance était intimiste (une vingtaine de spectateurs), la lumière déclinante, Céline Fellay évoquait l’Afrique par touches magiques. L’image "moyenne" calculée automatiquement par le boîtier – n’oublions jamais que sauf instructions contraires, un appareil photo va toujours chercher à restituer une exposition et un contraste standards – ne correspondait pas à ce climat. J’ai donc utilisé les outils à ma disposition pour recadrer et dramatiser la photographie, en neutralisant l’arrière-plan et faisant ressortir la pâleur de la danseuse contrastant avec sa robe. J’en assume le résultat, il est le plus proche – compte tenu de mes limites techniques et artistiques – de ce que j’ai éprouvé à l’origine.
Mais en l’occurrence, je ne suis pas photojournaliste appelé à témoigner, documenter une situation souvent grave, sujette à interprétations contradictoires et à décisions potentiellement lourdes de conséquences. Le débat autour de World Press Photo lancé par plusieurs publications spécialisées et repris par le Spiegel ranime une vieille question de la photographie: en esthétisant la violence ou l’horreur, ne joue-t-on pas trop facilement avec les émotions du public? Question d’autant plus pressante que la retouche électronique rend ce processus plus aisé. Le Spiegel appuie son questionnement sur une galerie de photos montrant de façon spectaculaire ce qu’on peut tirer d’un fichier original que le directeur artistique d’un journal écarterait certainement.
Où est le problème? objecteront certains. Personne ne cherche des poux à un journaliste écrit qui force un peu la note en relatant une scène de guerre, un reportage dans un quartier pauvre ou un fait divers. Oui, mais la photographie, comme le rappelle le vice-président d’AP Santiago lyon au Spiegel, "a encore cette aura mystique d’être considérée comme un document qui décrit la réalité sans interprétation subjective". Dans les faits, il en va différemment: la photo comporte toujours une part de subjectivité, ne serait-ce qu’à la prise de vue. L’enjeu est plutôt de savoir jusqu’où la manipulation électronique du fichier peut être poussée pour rendre "intéressante" une image qui ne l’est pas forcément à l’origine. Dans un contexte de forte concurrence, il est central.
Les professionnels sérieux tombent d’accord sur le fait qu’ajouter, supprimer ou déplacer des éléments de l’image constitue déjà une tricherie inadmissible. Mais il y a des cas plus limite. Assombrir fortement un ciel pour le rendre plus menaçant, "verdir" la photo d’une décharge en plain air où est assise une Africaine, pour mieux suggérer la pollution, cela est-il permis? En l’état, chacun répond avec ses propres valeurs éthiques. Les photographes professionnels ne sont guère bavards ni transparents au sujet de la retouche, qu’ils confient d’ailleurs souvent à d’autres, comme la société italienne 10b Photography citée par le Spiegel.
Le principal risque de la retouche généralisée et de la dramatisation exacerbée des images est peut-être l’indifférence du public, lassé par trop de stimulations.
Aujourd’hui se termine au Musée de Lausanne l’exposition consacrée au reporter français Gilles Carron, disparu au Cambodge en 1970 après avoir beaucoup questionné pendant les dernières années de sa vie ce photojournalisme auquel il avait consacré sa vie. Au Musée de l’Elysée, on pouvait souvent comparer les bandes négatifs de Carron au tirage sélectionné: l’écart était faible. Ces images ont traversé quatre décennies et restent gravées dans la mémoire de beaucoup de personnes comme les moments forts qui se sont passés à Mai 68, au Viet-Nam, au Biafra ou à Londonderry. Je ne suis pas certain qu’on puisse en dire autant des World Press Awards 2013.
Fable américaine
La tuerie de Newton qui a laissé vingt enfants et six adultes sur le carreau en décembre dernier n’a débouché sur aucune mesure politique sérieuse, comme on pouvait s’y attendre. En revanche, c’est une joie de constater à quel point elle stimule la créativité des entreprises qui pourraient se sentir légèrement concernées par cet incident de parcours.
Electronic Arts (EA), par exemple, deuxième producteur de jeux vidéos, parmi lesquels "Medal of Honor: Warfighter" qui simule des missions de guerre en Somalie. Par souci de "meilleure authenticité", EA y reproduit des armes réelles du groupe McMillan, avec lequel il a signé des contrats de licence, et proposait jusqu’à l’an dernier sur le site internet du jeu des liens directs avec celui du fabricant. Dans le petit monde du bang-bang, on était copains comme cochons.
Le massacre de Newton a mis en branle un autre jeu, le bien connu "c’est-pas-moi-qui-suis-responsable-c’est-la-faute-de-l’autre". Une semaine après la tuerie, le chef de la National Rifle Association Wayne LaPierre tirait à gros calibre sur les jeux vidéo, "industrie de l’ombre, corrompue, qui vend et sème la violence".
Comment a réagi Electronic Arts? De façon très smart, nous apprend Reuters: la société a rompu ses contrats de licence avec l’industrie des armes mais continuera d’en utiliser les modèles réalistes – sans payer de droits. "C’est de la publicité gratuite, comme si nous reproduisions des bouteilles de Coca-Cola", argumente un conseiller juridique de EA. "Nos jeux racontent une histoire, ajoute un directeur de EA. Est-ce qu’un livre où figure le mot Colt doit payer des droits pour cela?"
Les fabricants d’armes ne sont pas d’accord avec ce raisonnement. Des avocats vont gagner beaucoup d’argent.
(Note juridique: Aucun droit n’a été payé pour l’image du Colt ci-dessus, qui n’est là que pour raconter une histoire.)
Quelques (bonnes) nouvelles du monde
Les "objectifs du Millénaire", vous vous souvenez? Adoptés en 2000 par les 193 Etats membres de l’ONU, ils sont au nombre de huit et visent, entre autres, à réduire de moitié le taux de pauvreté extrême dans le monde d’ici à fin 2015. Il reste moins de mille jours – 968 exactement en ce 7 mai 2013 – pour atteindre ce but. Au début, les médias étaient partagés entre scepticisme et franche critique, puis ils se sont plus ou moins désintéressés du sujet.
C’est ainsi que le discours prononcé début avril par Jim Yong Kim, directeur de la Banque mondiale, a eu relativement peu d’écho dans nos contrées. C’est dommage, car son message central en surprendra plus d’un: la lutte contre la pauvreté extrême progresse, et l’objectif qui était de réduire ce taux de moitié par rapport à 1990 a déjà été atteint, avec cinq ans d’avance sur le délai fixé. Aujourd’hui, 21% de la population mondiale vit avec moins de 1 dollar 25 par jour, contre 43% en 1990.
Un dollar et 25 cents, direz-vous, ce n’est vraiment pas beaucoup, et il reste encore 1,2 milliard d’être humains qui n’ont pas cela. 870 millions d’individus souffrent de la faim quotidiennement, et 6,9 millions d’enfants de moins de cinq ans meurent chaque année. L’Afrique subsaharienne demeure la région où les progrès ont été les plus modestes.
Reste que dans la décennie écoulée, huit millions de personnes atteintes du sida ont reçu une thérapie (alors qu’on prédisait une véritable hécatombe en Afrique). Le nombre de décès dus à la malaria a reculé de 75%. Le nombre total d’enfants privés d’éducation a reculé de plus de 40%. Ces chiffres ne signifient pas qu’il est temps d’abandonner l’effort pour sombrer dans un optimisme béat, ils disent simplement que cet effort porte des fruits, malgré les obstacles et les déconvenues. C’est une nouvelle importante dans le flot d’informations qui nous submergent chaque jour.
Je la rapproche d’une autre, qui date aussi du début du mois. Le Fonds monétaire international a analysé la situation de 29 Etats dont le taux de croissance du PIB par habitant a atteint ou dépassé 3,5% pendant cinq années depuis 1990. L’étude conclut que les pays à très bas revenus ont mieux résisté à la dernière crise financière qu’ils ne l’avaient fait à celle des années 80. Ils épargnent et investissent davantage, maîtrisent mieux leur dette et leur bureaucratie, sont mieux intégrés dans l’économie mondiale. Globalement, conclut le FMI, ils sont plus stables et mieux armés que leurs prédécesseurs pour résister aux à-coups de l’économie mondiale.
J’ajoute à cela un article de The Economist, "The new New world" (payant). On y lit que les flux migratoires d’Amérique du Sud vers la Péninsule ibérique se sont stabilisés, voire inversés. Le flux des migrants mexicains vers les Etats-Unis est en train de tarir. "Longtemps exportateur de talents, le sous-continent latino-américain se met à les importer", écrit l’hebdomadaire. Cela ne va pas sans à-coups et obstacles, là aussi, mais la tendance est claire.
Autant de mouvements de fond que l’actualité qui mousse nous empêche de voir.


