Le bonjour d’Alfred

Le Lake District britannique ne serait pas tout-à-fait ce qu’il est sans Alfred Wainwright (1907-1991, photo). Observez les marcheurs à l’assaut des sommets de la région, avec leur carte sous protection plastifiée et leur boussole brinquebalant sur le devant de leur veste imperméable, il y a une bonne chance pour que dans leur poche, bien à l’abri de l’humidité, se trouve un des sept guides que Wainwright a consacrés à la région, avec leurs cartes minutieuses, leurs dessins évocateurs, leurs touches d’humour léger comme un nuage de lait dans une cup of tea.

Wainwright et le Lake District, c’est l’amour d’une vie. Né dans une famille pauvre (son père était alcoolique), bon élève à l’école, qu’il a quittée à treize ans pour amener de l’argent à la maison, Alfred Wainwright n’a pas été travailler dans une des nombreuses usines du Lancashire, il a été engagé comme employé de bureau, puis est devenu comptable, métier qu’il a exercé jusqu’à sa retraite. Il en a le visage paisible et rassurant, pipe au bec. Wainwright avait deux passions: les cartes de géographie et la marche à pied. Il a arpenté presque chaque mètre carré du Lake District, dont il a tiré sept guides parus entre 1955 et 1966. Par bonheur, une petite cohorte de disciples a actualisé ces ouvrages qui restent des best-sellers aujourd’hui encore.

C’est du guide No 4 ("Southern fells" – fell étant un synonyme de montagne) qu’est tirée l’image ci-dessus. Elle est typique de l’humour malicieux que manifestait Wainwright à l’égard des masses randonneuses. Elle illustre aussi un des sommets les plus courus, l’Old Man de Coniston. Je la montre parce que hier, nous étions juste à côté du cairn dessiné sur cette page, mais il n’y avait ni boy-scouts, ni touristes pour nous déranger. A vrai dire, nous étions seuls face à cet amas de pierre qu’on distinguait à peine à cinq mètres dans le brouillard. Le temps de boire un godet de thé chaud du thermos, et le ciel déjà sombre s’est soudainement obscurci tandis que les secousses du tonnerre nous entouraient.

La pluie? Un déluge, à vous fracasser les oreilles sous le capuchon de la veste – garantie étanche et déjà traversée de part en part depuis une heure. Le temps dans la région est "infamously unpredictable", avertit le guide Lonely Planet. En l’occurence, il l’était: "heavy rain" pour les trois jours à venir. Mais "heavy" à ce point…  "Même pour nous, c’était un temps exceptionnel", a dit un habitant pour nous rassurer. Les journaux parlent d’inondations, d’un mort, de trafic interrompu.

C’est une impression particulière que de se trouver pour ainsi dire au sommet de cette cataracte. Les chemins montés une heure plus tôt étaient transformés en torrents boueux. Les raide pâtures à moutons, vierges tout-à-l’heure de tout ruisseau, étaient striées de blanc. La montagne dégorgeait son eau de toutes les manières possibles et ne semblait pas parvenir à suivre le rythme des écluses célestes.

Du paysage, nous n’avons rien vu, hormis une échappée sur un lac d’altitude prêt à déborder. Mais quelle puissance, quelle impression que ces éclairs trouant de loin en loin la chape de brouillard!

En descendant, j’ai égaré la protection anti-pluie de mon sac à dos. Le Wainwright s’est bien sorti de cette trempette, à part la couverture un peu mouillée. Le Lonely Planet, lui, était transformé en une masse pâteuse et gondolante que j’ai décollé tant bien que mal au sèche-cheveux. Il a survécu, mais doublé de volume.

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